L'histoire du whisky japonais tient tout entière dans le voyage d'un jeune homme. En 1918, Masataka Taketsuru, fils d'un producteur de saké de Hiroshima, embarque pour l'Écosse. Il a vingt-quatre ans, une bourse d'études et une mission : comprendre comment on fabrique du whisky écossais, afin de le reproduire au Japon.
À l'Université de Glasgow, il étudie la chimie. Dans les distilleries de Longmorn et de Hazelburn, il travaille comme apprenti, notant méthodiquement chaque étape : trempage de l'orge, maltage, empâtage, fermentation, distillation, maturation. Il rentre au Japon en 1920 avec, dans ses valises, un carnet de notes qui deviendra la Bible du whisky japonais — et une épouse écossaise, Rita Cowan.
Yamazaki, 1923
En 1923, le négociant Shinjiro Torii, futur fondateur de Suntory, engage Taketsuru pour construire la première distillerie de whisky de malt du Japon. Elle sera bâtie à Yamazaki, à mi-chemin entre Kyoto et Osaka, dans un lieu réputé pour la qualité exceptionnelle de ses eaux — le grand maître du thé Sen no Rikyū y avait déjà établi un pavillon au XVIe siècle.
« Bâtir Yamazaki, c'était traduire un savoir écossais dans une grammaire japonaise. »
En 1934, Taketsuru quitte Suntory pour fonder sa propre maison, Nikka, à Yoichi, sur l'île d'Hokkaidō. Il y trouve un climat proche de celui des Highlands. Deux maisons, deux philosophies : Suntory cultive l'harmonie et la finesse, Nikka assume une profondeur et un caractère plus marqués.
Un style national
Pendant plusieurs décennies, le whisky japonais reste une affaire nationale, apprécié essentiellement au Japon. Il faut attendre les années 2000 pour qu'il conquière véritablement le monde. En 2003, Yamazaki 12 ans remporte une médaille d'or à l'International Spirits Challenge. En 2015, Yamazaki Sherry Cask est désigné meilleur whisky du monde par la Whisky Bible de Jim Murray.
Ce qui distingue le whisky japonais, ce n'est pas la simple imitation du modèle écossais, mais une réinterprétation exigeante : recherche obsessionnelle de la propreté aromatique, respect des saisons, préférence pour l'équilibre. Là où le scotch cultive volontiers le caractère, le whisky japonais cherche la précision.
Un siècle après le voyage de Taketsuru, ce qui n'était qu'un rêve d'étudiant est devenu l'un des styles les plus recherchés du monde.